1er octobre 2020

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BA320 - Révolution numérique ? Les risques du métier à distance

Numériser l’Education pour la réformer
Pour les adversaires d’un second degré ambitieux et émancipateur, la crise du Covid-19 est une occasion d’accélérer les remises en cause de la forme scolaire que nous connaissons : des lieux dédiés à l’enseignement, où tou.te.s les élèves peuvent être accueilli.e.s dans des classes, suivant leur âge, pour suivre des enseignements disciplinaires dont les contenus et les horaires sont définis et financés par l’État. Avec les « États-généraux du numérique » programmés en novembre, JM Blanquer espère modifier en profondeur nos métiers, nos missions, les objectifs du service public d’éducation... et transformer l’essai à l’occasion du « Grenelle de l’Education » en introduisant de nouvelles obligations de service, qui seraient une des contreparties en échange des 400 millions promis à notre secteur.

La méthode Blanquer : entre opportunisme et cynisme
Dans l’immédiat, le numérique sert à masquer l’impréparation et l’absence patente de moyens humains dévolus à l’Education pour cette rentrée 2020. Mais la promotion du numérique, dans le contexte sanitaire actuel (fermeture de classes, d’établissements, absentéisme accru chez les élèves, etc.) permet aussi de justifier de « nécessaires évolutions », « « adaptations » et de pousser à l’institutionnalisation de nouvelles formes d’apprentissage présentées comme innovantes : visioconférence (classes dites virtuelles), classes filmées, etc. C’est un des objectif de la circulaire sur le « plan de continuité pédagogique », publiée en juillet 2020, et des fiches qui l’accompagnent.

Hybrider nos métiers pour les émietter
Dans ces textes, l’enseignement « hybride » est défini comme un ensemble d’organisations pédagogiques où le « distanciel » est tout aussi efficace que le « présentiel »... Ainsi, il n’y aurait aucun effet néfaste sur les apprentissages, si l’on demandait aux enseignant.e.s de travailler à distance « avec des effectifs plus importants que ceux d’une division » ; ou si les élèves devaient se contenter d’un « accès à des cours en présentiel chaque semaine » réduit au profit du distanciel. Pourquoi alors conserver des horaires obligatoires ? Et les postes qui en dépendent ?
Pourquoi un.e enseignant.e absent.e ou en isolement ne pourrait-il /elle pas diffuser son cours à une de ses classes encadrées par un.e AED ? Une circulaire en date du 14/09 le suggère très sérieusement. Ce n’est pas tout : l’enseignement dit « hybride », c’est bien sûr recevoir ou dispenser un « enseignement distant » depuis 2 lieux différents, mais aussi s’affranchir des contraintes temporelles (d’emploi du temps) et considérer très sérieusement que l’on peut enseigner et apprendre aussi efficacement en différé (mode dit asynchrone des capsules vidéos) qu’en simultané (mode dit synchrone)…

Délocaliser, désynchroniser : les risques du « tout numérique »
La « continuité pédagogique » est donc un outil de dissolution de nos métiers, appuyé sur le tout-numérique : dilution de la notion de travail en équipe, de la notion de temps de service ; affaiblissement de l’autonomie pédagogique au profit des chef.fe.s d’établissement posé.e.s comme administrateurs du numérique, exposition accrue à la pression directe de parents encouragés à consommer des prestations digitales, mépris de l’expertise professionnelle au profit de tout « adulte » … Elle occulte ainsi la réalité et les difficultés sur le terrain : absence de prise en charge de l’équipement informatique professionnel, déni des inégalités entre élèves, entre « territoires » ; refus de reconnaître l’importance du groupe-classe et de réduire les effectifs, l’insuffisance du nombre de TZR, etc.

Continuité pédagogique versus continuité des apprentissages
La « continuité pédagogique » obéit à une logique de services, puisqu’il faudrait fournir, quoi qu’il arrive et en toutes circonstances, des contenus pédagogiques interchangeables appauvris aux élèves.
On peut y opposer une logique de service public bien plus exigeante qui vise la continuité des apprentissages. Elle nécessite des personnels qualifiés qu’il faut recruter en grand nombre. Elle suppose de leur laisser une autonomie professionnelle, garantie par le statut du 2d degré, qui leur permet de choisir, avec discernement, les approches pédagogiques les plus pertinentes et, le cas échéant, les dispositifs numériques adaptés.

Jean-François Caremel