30 septembre 2015

Actualité

« Coût du lycée » : le retour des « cost-killers »

La Cour des Comptes, ça ose tout, c’est même à çà qu’on la reconnaît

« Coût du lycée » : le retour des « cost-killers »

Trop d’heures de cours pour les élèves ; pas assez d’heures d’enseignement pour les profs ; trop d’options, trop de LV ; trop d’épreuves de baccalauréat ; trop de « petits » lycées (et trop de lycées tout court) ; pas assez d’élèves par classe...
Voilà en résumé le diagnostic que la Cour des Comptes a publié le 29 septembre dans un rapport que les médias nous font boire jusqu’à la lie. Diagnostic qui expliquerait que le lycée français « coûte » trop cher (plus cher que dans le reste de l’OCDE, et plus cher que l’enseignement primaire), et qu’il ne soit pas « efficient ». De ce diagnostic découlent des préconisations que l’on devine rapidement : diminuer les heures de cours, les options, les LV, le nombre d’épreuves au bac, le nombre de lycées... et augmenter le temps de travail des profs.

Il y aurait beaucoup à dire sur une institution comptable qui ne perçoit la dépense que comme un « coût », sans voir qu’une dépense est aussi un investissement... Erreur « comptable » de base, mais l’obsession idéologique de la Cour des Comptes, qui la pousse à vouloir tailler partout dans les dépenses publiques, ne l’aide pas à mener une analyse très rigoureuse.

Notre ministre a répondu au rapport de la Cour des Comptes. Morceaux choisis :
« La question soulevée par la Cour de réduire le volume des enseignements mérite d’être posée. C’est pourquoi, un bilan des réformes des lycées sera lancé cet automne (…) ». Voilà un bilan dont l’orientation est particulièrement alléchante...

« Je tiens à souligner les efforts réalisés chaque année par le ministère pour réduire le coût du lycée général et technologique. Ainsi, on constate que l’indicateur heures d’enseignement par élève (H/E) a régulièrement baissé : 1,39 en 2008-2009, 1,37 en 2011-2012 ; 1,34 en 2012-2013, 1,32 en 2013-2014 et 1,30 en 2014-2015, soit - 6,5 % en quatre ans. » Ainsi la ministre se vante de dégrader le taux d’encadrement en lycée, qui plus est dans la continuité des ministères précédents. La ministre présente comme un effort « positif » des chiffres qui, concrètement, se traduisent par une explosion des effectifs par classe pour les enseignants (30% des classes de 2nde GT ont 35 élèves ou plus... contre 20% il y a 6 ans).

Mais au fait, il coûte cher, le lycée, en France ?...

La Cour des Comptes fait l’impasse sur un certain nombre de points :

- Elle annonce le chiffre « choc » de 26 milliards d’euros pour le coût total du lycée, en « oubliant » que cela représente à peine 1,2% du PIB : une société qui consacre 1,2% de son PIB à financer des études en lycée pour 90% de ses jeunes, en leur permettant d’apprendre des choses très diverses, et aussi adaptées que possible à leurs goûts, fait-elle vraiment un mauvais choix ?

- Elle « oublie » de parler de l’évolution des coûts, et c’est regrettable  :

* entre 1990 et 2013, la dépense moyenne pour un lycéen GT augmente de 39,7%, celle pour un lycéen professionnel augmente de 27,7%. Mais la dépense moyenne par élève, tous niveaux confondus, augmente sur la même période de 42,2% ! Autrement dit, le « coût » des lycéens a augmenté moins vite que le coût moyen des élèves tous niveaux confondus.

* la Cour « oublie » qu’entre 2010 et 2013, la dépense moyenne pour un élève de LEGT a diminué de 6,4% (alors qu’elle ne diminuait « que » de 1,07% tous niveaux confondus)

* La Cour veut opposer les dépenses consacrées au 1er degré et au lycée : pourtant le « coût » moyen d’un élève du premier degré a augmenté de 50% entre 1990 et 2013, soit 10 à 15 points de plus que le coût d’un lycéen. On peut donc allouer davantage de ressources au premier degré sans avoir à raboter le 2nd degré : étonnant, non ?

- Surtout, la Cour « oublie » d’insister sur l’évolution de la dépense publique d’éducation rapportée au PIB. En 1995, la dépense d’éducation représentait 7,8% du PIB. En 2013, 6,8%, soit 1 point de moins. La France n’a pas consacré une part croissante de sa richesse à l’éducation, ni au lycée ni ailleurs : au contraire ! Et si la France rétablissait une dépense d’éducation à son niveau de 1995, cela ferait... 20 milliards d’euros supplémentaires qui pourraient être consacrés au 1er degré, au 2nd degré, et au supérieur...

En réalité, ce qui « coûte » cher à la France, ce n’est pas de vouloir faire accéder plus de jeunes aux études. Ce qui coûte cher à la société française, c’est l’abandon de toute politique volontariste d’élévation des qualifications, de démocratisation des savoirs et des diplômes. C’est l’irresponsabilité d’institutions publiques qui, après avoir promu la fermeture des maternités « trop petites », des tribunaux de prud’hommes « trop nombreux », etc., décident désormais que l’éducation coûte trop cher. C’est la logique libérale de démantèlement de tous les services publics, logique qui oriente entièrement le rapport de la Cour des Comptes.

L’éducation coûte trop cher ? Essayez l’ignorance...