29 mars 2021

Les articles des Bulletins Académiques

BA322 - De la servitude volontaire ?

La politique éducative menée par l’actuel gouvernement est bien sûr incarnée par JM Blanquer, mais elle s’inscrit aussi dans une continuité : celle d’un discours qui promet davantage d’autonomie et de capacité d’innovation aux personnels, plus d’efficacité aux élèves et à leurs familles. Mais qui en réalité vise à organiser une subordination « douce » des personnels par des dispositifs « participatifs ». Derniers avatars : l’auto-évaluation des établissements et la contractualisation.

La subordination par l’auto-évaluation

Après les projets d’établissement, les contrats d’objectifs, voici le temps de l’auto-évaluation dont le cadre est défini ici : https://www.education.gouv.fr/media/72584/download
Si l’éducation nationale n’avait pas à subir depuis plusieurs années des suppressions drastiques de moyens et des réformes imposées, cette proposition d’établir un diagnostic partagé sur l’établissement pourrait être source d’espoir : nous sommes en effet les mieux placé.e.s pour savoir ce qui est bon pour nous et nos élèves.
Mais la réalité est tout autre et sous couvert d’entendre les personnels, nous retrouvons le cynisme des méthodes du « nouveau management public » qui n’a de nouveau que le nom puisqu’il a été théorisé il y a 50 ans. Sa mise en œuvre coïncide avec celle des restrictions budgétaires : il s’agit de faire entrer dans la tête des personnels qu’en réorganisant le travail, en travaillant autrement, on pourrait améliorer les performances des établissements scolaires. Méthode éculée puisqu’elle est à l’œuvre à tous les niveaux depuis des années ; il s’agit de renvoyer la responsabilité aux acteurs plutôt que de financer des services publics à la hauteur des besoins .

 Si les élèves ne réussissent pas, c’est parce qu’ils ne font pas les bons choix, qu’ils n’utilisent pas toutes les chances que l’Etat leur donne. En substituant la notion d’égalité des chances, d’inspiration libérale, à celle d’égalité, il s’agit de suggérer insidieusement que les élèves sont à égalité au départ de la compétition sociale pour les diplômes en oubliant de préciser qu’on ne prend pas en compte la réalité des obstacles économiques et sociaux. On est dans le champ du possible mais pas du réel. Et si échec il y a, la faute en revient à l’individu puisque l’État a ouvert quelques internats d’excellence, quelques places en prépa pour élèves issus de l’éducation prioritaire etc... Ou comment culpabiliser les perdants.

 Si les établissements du second degré ne sont pas « performants » (mais que signifie être performant ?), c’est parce qu’ils ne remplissent pas les objectifs qu’ils se sont eux-mêmes fixés, au travers de contrats d’objectifs qu’ils ont eux-mêmes rédigés. Ces contrats s’inscrivent dans un changement de « management », une modification profonde de l’organisation du travail dans les services publics. Il s’agit d’introduire la logique de l’entreprise privée, de la concurrence, du pilotage par la performance. Ces contrats signés avec le rectorat et la collectivité territoriale visent à conditionner l’attribution des moyens aux établissements scolaires en fonction de la rentabilité mesurée par des indicateurs de performance lors d’évaluations successives. Et si les performances ne sont pas là, à qui la faute ? Culpabilisation, encore...

 La gestion des dotations horaires exsangues est renvoyée aux personnels par le biais des conseils pédagogiques et des CA en vertu du dogme de l’autonomie des établissements qui les rendra directement responsables s’ils sont jugés insuffisamment performants. Culpabilisation, encore et encore...

 Et maintenant, la suite, l’auto-évaluation : la question n’est pas de s’interroger sur les moyens qui manquent mais sur nos pratiques inadaptées à la réussite. Et au cas où nous ne donnerions pas les bonnes réponses, l’évaluation externe viendra rectifier le tir. Culpabilisation, pour ne pas changer. En fonction du rapport de force, nous appelons à tout faire pour ne pas entrer dans le jeu de cette stratégie de culpabili- sation des travailleurs. Refusons collectivement la « servitude volontaire ». Opposons à la culpabilisation et à l’individualisation des responsabilités la force collective.

Plusieurs possibilités s’offrent à nous :
 Refus de participation à cette mascarade, notamment en cette période où maintenir ce projet dans un contexte de crise sanitaire et de suppressions de postes relève du cynisme (lettre type sur le site du snes de Lille : https://lille.snes.edu/Autoevaluation-des-etablissements-defendre-le-service-public.html
 Utilisation de cette occasion pour dénoncer le manque de moyens et mettre en avant nos revendications pour la démocratisation de l’éducation nationale tout en pointant la responsabilité de l’État .
On pourra triturer nos méninges dans tous les sens, sans volontarisme de l’État et sans moyens à la hauteur des besoins, il n’y aura pas de miracle.

Odile Deverne

La subordination par la contractualisation

Si l’on suit le discours ministériel, les promesses d’autonomie, d’efficacité, d’innovation pourraient être tenues dans le cadre d’un système éducatif plus « localisé », « territorialisé », « partenarialisé », contractualisé ... et bien sûr moins coûteux en postes. Ce discours rassurant suppose que l’État déploie des logiques de marché au plus près des « acteurs », ce qui est incompatible avec toute politique éducative pilotée nationalement.
 CLA, « autoévaluation » : contrats locaux versus politique d’Éducation nationale
La politique nationale d’éducation prioritaire devrait donc s’effacer au profit de contrats locaux d’accompagnement (CLA) : il suffirait d’octroyer quelques IMP à des « porteurs de projets » conçus localement pour réduire les inégalités à moindre coût. Ou tout au moins le faire croire.
C’est également cette logique néolibérale (Blanquer parle de « confiance », c’est moins clivant) qui sous-tend l’autoévaluation des établissements, autre avatar de la loi Blanquer de 2019 : il s’agit de s’adresser, individuellement, à tous les membres de la communauté éducative (personnels, élèves, parents) pour qu’ils consentent à un fonctionnement « optimisé » de l’établissement, c’est-à-dire adapté à la réduction des moyens alloués.

Fabriquer le consentement des équipes aux réformes
Le néolibéralisme à l’œuvre dans les services publics ne se contente pas de considérer l’éducation comme un coût qu’il faudrait réduire. Pour atteindre cet objectif, ses partisans considèrent qu’il faut s’attaquer à l’ensemble des activités des personnels dans l’établissement pour obtenir un fonctionnement conforme aux objectifs politiques qu’on lui assigne. Par exemple, il ne suffit pas de supprimer des postes dans les collèges et les lycées, il faut aussi mettre en œuvre des dispositifs, des procédures, des modalités de fonctionnement adaptées aux restrictions budgétaires. Mais ce n’est pas tout, il faut obtenir des personnels qu’ils consentent à ces adaptations, voire à ce qu’ils y contribuent : cela explique que l’autoévaluation des établissements lancée par JM Blanquer se présente comme « participative » et « co-construite », que des sondages individuels soient renseignés, que de multiples ateliers soient envisagés.
Des modalités qui s’inspirent du monde de l’entreprise privée au nom de l’efficacité ou de la performance, mesurée à l’aide d’indicateurs orientés vers des objectifs à atteindre. Ainsi, les CLA sont une expérimentation appuyée sur des projets dont les collègues devraient rendre compte.
Ce postulat de l’efficacité locale repose sur un implicite dont aucune étude scientifique n’a pourtant démontré la validité : il y aurait un « effet établissement » qui permettrait à un collège ou à un lycée, à partir de ses « caractéristiques » ou de son « identité » propre, d’améliorer les résultats des élèves et de dégager une « plus-value » pédagogique locale. En réalité, c’est bien l’origine sociale des élèves qui est le facteur explicatif majeur.

Du contrat au « leadership » : mettre nos métiers sous contrôle
La finalité de la procédure d’autoévaluation est donc de légitimer le pilotage de tous les aspects, y compris pédagogiques, du collège ou du lycée par le seul chef d’établissement, à la fois chef de service et « manager ».
Il faudrait consentir à lui confier toute l’organisation du travail, et pas seulement l’organisation du service (confection des emplois du temps par exemple), au nom de l’idée que toutes les activités qui s’y déroulent doivent être complémentaires et pour servir les objectifs que l’institution lui assigne. Ce qui revient à justifier un interventionnisme renforcé sur tous les aspects de la vie d’un établissement, et son entrée sur les pratiques professionnelles. C’est justement pour confier au manager toutes les clés de l’établissement que l’autoévaluation entend faire porter les questionnements sur 4 domaines qui englobent les apprentissages et les enseignements,
les personnels, le climat scolaire et l’environnement (politique, économique) : rien ne doit échapper au leader, suffisamment autonome pour mettre la main sur les pratiques professionnelles (l’évaluation des élèves par exemple), et suffisamment « managé » par sa hiérarchie pour mettre en œuvre les réformes impulsées d’en haut et atteindre les objectifs chiffrés.

Jean-François Carémel

Chronologie

Contractualisation : amorcer le détricotage de l’éducation prioritaire ?
 Mai 2019 : Labellisation « Cités éducatives ».
 Juillet 2019 : Loi pour une école de la confiance dite « Loi Blanquer ». Création d’établissements d’élite, les EPLE Internationaux.
 Novembre 2019 : Rapport Mathiot Azéma « Mission Territoires et réussite » (« dé-labellisation de la politique d’éducation prioritaire au profit d’un système intégralement progressif »).
 Novembre 2020 : Lancement des Contrats locaux d’Accompagnement par N. Elimas, secrétaire d’Etat à l’éducation prioritaire dans 3 académies : « Sortir de cette logique de zonage pour donner des moyens aux établissements en fonction de leur projet ».
 Janvier 2021 : Programme/labellisation/expérimentation de 23 « Territoires éducatifs ruraux ».

Autoévaluation : consentir à l’auto-subordination ?
 Juillet 2019 : Loi pour une école de la confiance dite « Loi Blanquer ». Création du Conseil d’évaluation de l’école (CÉÉ)
 Juin 2020 : Installation du CÉÉ (prévue initialement fin 2019)
 Juillet 2020 : le CÉÉ fixe le cadre de l’auto-évaluation et l’évaluation externe des établissements
 Novembre 2020 : 1re vague d’évaluation, 20% des collèges dans l’Académie de Lille